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Le numérique, une chance pour la France

Gilles BABINET, Président du CNNum a publié le 22 décembre 2011 dans LeMonde.fr une tribune

 

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Rarement la France n’aura eu à affronter une crise qui met aussi cruellement en évidence la perte d’efficacité de notre modèle économique. L’avantage prix que nous avions il y a encore dix ans vis-à-vis de l’Allemagne a disparu ; notre niveau d’investissement en R&D est désormais légèrement en deçà de la moyenne de l’OCDE. De surcroît, nous sommes lésés par des contraintes que certains pourraient qualifier d’inéquitables : nombre de nos concurrents ne respectent pas les mêmes critères sociaux, pratiquent le dumping de leurs monnaies, ou produisent en dépit du respect de l’environnement.

L’outil productif s’est ainsi nécrosé, perdant plus de 1,4 millions d’emplois industriels en vingt ans et notre modèle social apparaît réellement menacé. Sait-on que même si nous sortions de cette crise, notre déficit primaire est tel que nous ne pourrions payer les intérêts de la dette sans que celle-ci ne s’accroisse ? Malgré notre excellence dans l’aéronautique, le luxe, l’agro-alimentaire, ou l’énergie, notre économie reste peu compétitive et chaque jour, nos marges de manoeuvre diminuent.

Les libéraux ont certes beau jeu d’appeler au grand soir fiscal et social, et à la rupture de notre modèle de société. La crainte est qu’il ne s’agisse que de travailler plus, plus mal, pour vivre un joug churchillien, avec le vague espoir qu’un jour une génération – mais laquelle ? – n’hérite que partiellement des erreurs de ses ainées. A défaut de sang ou de sueur… de la peine et des larmes : la France est-elle tombée si bas qu’il ne lui soit plus donnée d’autres choix ? Est-ce qu’une nation qui a inventé la pénicilline, le béton armé, la pasteurisation, l’hélicoptère, parmi tant d’autres choses, doit se résoudre à sombrer, sans espoir de rémission ?

Nombreux pourtant sont ceux qui, dans ce pays, pensent qu’il existe une opportunité d’une envergure telle, qu’elle pourrait être de nature à renverser la donne, et ce en quelques années seulement.

Cette opportunité, c’est le numérique.

Songeons qu’en moins de quinze ans, 700 000 emplois ont été créés en France grâce au numérique. C’est plus qu’aucune industrie, y compris l’automobile dans les années soixante, n’en a créé dans le même temps. Il s’agit là d’emplois souvent qualifiés, avec une forte proportion de CDI, rétribué de façon sensiblement meilleure qu’à qualification équivalente dans d’autres secteurs. Et dans le domaine des startups, selon une étude de Elaia Partners ces emplois connaîtraient une croissance de 22 % par an !

Pourtant, à la différence de la constitution de l’industrie aéronautique ou nucléaire, tout ceci s’est fait sans l’intervention massive des pouvoirs publics. Certes, le crédit d’impot recherche (CIR) a bien profité à nombre de startups, mais il n’a pas été spécifiquement conçu pour leur bénéficier ; et la pénétration de l’Internet à haut-débit est en partie le fait d’un bon travail du régulateur, mais certainement plus de l’audace d’un ou deux entrepreneurs.

On pourrait objecter que nos chances ne sont finalement pas plus élevées que nombres d’autres pays qui ont déjà initié ce virage : les anglais ont l’avantage de leur langue qui prévaut dans les affaires, les américains jouissent de leur culture entrepreneuriale, les Israéliens ont l’opportunité de se former lors de leur passage à l’armée aux technologies militaires numériques les plus pointues… On pourrait également observer que la contribution du numérique au PIB n’est que de 4,6 % en France alors que nombre de pays sont à plus de 5 %, voire 8 %.

Pourtant, la France dispose bien d’atouts réellement uniques, d’atouts tels que nous pourrions, si nous le décidions collectivement, monter sur le podium des leaders numériques.

Ainsi, l’excellence mathématique française n’est plus à prouver, nous sommes le premier pays au monde en termes de médailles Fields par habitant (1 pour 13 millions, contre 1 pour 24 millions chez nos challengers, les britanniques, sur les trente dernières années). Or les mathématiques sont une composante essentielle du numérique. Les moteurs 3D qui permettent de concevoir les Boeing américains ont été conçus en France, les réseaux mobiles de 2nd génération sont une invention principalement française, les protocoles de chiffrement des cartes de paiement également, et les systèmes de compressions utilisés dans la musique et le cinéma font largement emprunt à de la recherche mathématique made in France.

Nous disposons également de quelques-unes des meilleures écoles de commerce dans les classements internationaux ; un nombre significatif de leurs élèves rejoignent d’ailleurs les entreprises numériques de par le monde.

Dans cet environnement très favorable, quels sont donc les facteurs bloquants ? Qu’est ce qui fait que la France n’est pas à la hauteur de ses ambitions ? De surcroît, notre pays devient progressivement un pays d’entrepreneurs. En dix ans, nous avons multiplié par trois le nombre d’entreprises créées. Certes le statut d’auto-entrepreneur n’y est pas pour rien, il n’en reste pas moins qu’avec 600 000 entreprises nouvelles en 2010, nous surclassons désormais les anglais qui disposent pourtant d’un dispositif similaire, et prenons ainsi la première place en Europe.

Pourquoi donc, n’avons nous pas, à l’instar des américains, des Ebay, des Google, des Salesforces, qui toutes emploient des dizaines de milliers de salariés et permettent à une multitude d’autres startup de se développer dans leur sillage ? L’analyse attentive des pratiques de nombreux pays à l’égard du numérique permet finalement d’isoler les facteurs clés du développement de ces technologies.

A ce jeu, attention aux idées reçues. Ainsi couvrir un pays de fibre optique ne permet pas forcément l’émergence d’une économie numérique dynamique. Certes, certains pays à forte intensité de travail numérique, à l’instar d’Israël, de la Slovénie ou de la Norvège, disposent de taux d’équipement élevés en matière de haut débit, mais la Californie, probablement le premier creuset d’emplois de ce type dans le monde, ne dispose pourtant que d’une très médiocre infrastructure. A contrario, la Corée du Sud, dont le taux d’équipement en fibre est proche des 100 % n’est que très peu pourvue en startups.

Deux facteurs semblent en revanche déterminants dans l’émergence de nations aux économies à forte intensité numérique.

Le premier, c’est l’existence d’universités d’excellence, ouvertes au monde de l’entreprise, au sein desquelles se pratiquent recherches fondamentales et appliquées. Israël, tout comme le Massachussetts et la Californie disposent de ces caractéristiques. L’impact d’universités comme le MIT, Stanford ou le Technion sur l’économie est considérable. Ainsi, le MIT a calculé que si ses anciens élèves formaient une nation, celle-ci représenterait la… dix-septième économie de la planète.

Certes, les Cassandres objecteront que la recherche appliquée au service du numérique tue la recherche “noble”, notamment celle des sciences humaines. Oublie-t-on que les chaires en sciences linguistiques, en sémiologies et même en langues mortes, forment des bataillons de chercheurs qui vont aider les moteurs de recherche, les outils sémantiques, les systèmes d’exploitations… à mieux fonctionner ? Il suffit d’observer le nombre de publications issues de Stanford, du MIT ou même de Palo Alto – une université consacrée aux sciences humaines ayant nombres de programmes de collaboration avec les plus grandes entreprises numérique – pour comprendre que la recherche appliquée ne s’oppose pas à une recherche plus fondamentale et que le développement industriel peut aller de pair avec les sciences humaines.

Il faut se féliciter que nos universités, trop souvent abandonnées, soient au cœur du projet du gouvernement grâce au grand emprunt et à la réforme LRU. Les moyens sont désormais là, mais il faut aller plus loin encore en matière de réforme, et surtout il faut décloisonner les universités et les rapprocher de l’entreprise. Rares sont celles qui ont créées des partenariats et plus rares encore sont celles qui les systématisent. Le principe même semble encore trop souvent abscons aussi bien aux universitaires qu’aux entrepreneurs. C’est d’ailleurs dans ce cadre que le Conseil national du numérique organisera prochainement, avec le parrainage de l’Elysée, un colloque sur le sujet.

Le second facteur, c’est le financement de l’innovation. Les exemples étrangers nous montrent qu’il ne peut y avoir d’économie numérique forte sans fonds de capital risque et “Business Angels”. Le fait de bénéficier de la troisième filière du capital risque dans le monde, après les Etats-Unis et le Royaume-Uni, est donc un atout considérable pour notre pays. pourtant, ces fonds risquent de disparaître en raison de la crise financière, précisément au moment où cette activité commençait à devenir performante. Il faut en effet une douzaine d’année, d’après les exemples étrangers, avant que les équipes d’investisseurs, formées et aguerries, ne commencent véritablement à créer de la valeur. Or la majorité des fonds français, nés dans la vague Internet des années 2000, atteignent à peine cet âge charnière. Une réorientation d’une partie du grand emprunt, pour permettre à ces acteurs de se refinancer au milieu de la crise serait donc salutaire pour cette filière.

Bien sûr, d’autres mesures seraient idéalement nécessaires pour favoriser la création d’une industrie numérique forte ayant un impact majeur sur l’emploi, mais celles-ci sont de loin les plus importantes et ne nécessitent rien de plus que du courage politique. L’évolution naturelle du secteur du numérique devrait permettre de créer environ 450 000 emplois dans les années à venir. L’enjeu serait d’en créer au moins un million. Et à ceux qui pensent qu’une condition nécessaire au succès est l’abandon de notre modèle social, il convient de rappeler qu’Israël ou la Finlande qui connaissent de grands succès dans le numérique, sont tous deux des pays où la pression fiscale est très élevée. Les gains de productivité et la création de valeur dans le numérique y sont tellement élevés que l’enjeu se situe plus dans l’alchimie d’un écosystème rassemblant des conditions favorables que dans une fiscalité attractive.

La France dispose de tous les atouts pour devenir une grande nation numérique. Encore faut-il que chacun et chacune d’entre nous, citoyen, entrepreneur, étudiant, élu, s’approprie avec enthousiasme le numérique pour qu’enfin, le rebond s’amorce.

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